Inférieur à trois…

T’avais dit jamais. Avec conviction : t’y croyais. Pas toi, oh non, pas toi. Puis tu t'es fait avoir comme tous les autres. Tu l’as vue arriver de loin avec sa petite gueule d’ange ; le visage en forme de point final à tous tes sermons auto-administrés. Elle t'a désarmé sans le vouloir, fait voler en éclats ton ersatz de résistance en même temps que  tes certitudes. Et toi, forcément, t’as foncé. Tu la voulais, tu voulais capter un peu de son aura et plus si affinités. Elle s’est juste recoiffée. T’as dû avaler une colonie de mouches pendant ce temps-là. En mettant de l’ordre à ses cheveux, Elle a mis du désordre dans ton chez toi. Un truc un peu bizarre que t’avais jamais vraiment connu avant. Pas désagréable. Tu l’as abordée, t’as bafouillé, t’as regardé tes pompes. Elle a souri, Elle a sûrement trouvé ça mignon. Toi, tu savais plus où te mettre. Tu l’as revue plusieurs fois et ça s’est fait. Pas si facilement, mais t’avais fait les choses bien. Tu l’avais dans ta vie. T’as vécu des jours, des semaines, très vite des mois géniaux. C’était simple : t’avais juste besoin de savoir qu’Elle vivait dans le même monde que le tien et ça te faisait la journée.

Et puis, presque du jour au lendemain, plus grand chose… L’étincelle s’est paumée en route et c’est plus vraiment la joie. T’avais tout misé sur la conquête et maintenant qu’Elle est “à toi”, tu t’es lassé. T’as focalisé sur la destination, t’as pas profité du voyage. Tu te demandes si tu t’es pas trompé d’un soir ou d’histoire le jour où tu l’as aperçue. Qu’est-ce que t’avais bien pu lui trouver ? Comment cette fille a pu venir à bout de chacune de tes réticences, percer aussi facilement toutes tes épaisseurs ? C’est de sa faute c’est sûr, toi t’as pas changé… Elle est devenue distante…

T’es un bon mec d’après ton baromètre perso. Et puis tu plais encore, alors tu t’en prives pas. Tant pis pour Elle, Elle sait pas (plus) ce qu’Elle manque. Après tout, ce qu’Elle sait pas peut pas lui faire de mal. C’est tellement tentant, tellement facile. Facile, comme ta collègue de bureau suffisamment entreprenante pour être réprouvée par la morale, mais pas encore assez à ton goût. Alors tu lui files un coup de main, qu’elle t’aide à oublier. elle te veut, tu vas pas résister quand même ! En plus tu passeras pour un héros quand tu t’en vanteras… Mais avec Elle, tu restes discret parce que t’as encore ce truc que tu penses être de l’affection mais qu’est devenu de la pitié. T’as vécu dans l’illusion que ça allait repartir, mais t’y crois plus trop. Ou si peu… Tu restes parce que c’est plus confortable, comme si tu voulais t’accrocher au seul aspect qui te rappelle ta vie avant qu’elle parte en vrille...

Ce soir, à la table du resto, tu la regardes, tu la cherches des yeux et tu te rends compte que l’éclat des siens s’est fait la malle lui aussi. Son regard fuyant évite le tien, t’es trop occupé à te sentir coupable pour comprendre qu’Elle essaie de te dire qu’Elle sait que tu t’éclates ailleurs et qu’Elle en fait de même depuis des semaines. T’es tellement fier que tu penses juste qu’Elle s’emmerde. Que c’est toi qui l’emmerde. Tu comprends pas, tu t’es toujours considéré comme un mec trop gentil pour Elle et qu’Elle te méritait pas. T’as jamais levé la main, jamais un mot plus haut que l’autre ; t’es suffisamment con pour penser que ça suffit. Et ce soir, tu la sors pour cette fête que vous aviez toujours snobée : trop commerciale, “on n’a pas besoin de ça, on s’aime toute l’année”… C’est ce que vous croyiez, protégés par le “nous c’est différent”, vous trouviez des parades pour contourner : pas de cadeaux, ou alors avec un budget dérisoire fixé à l’avance. De quoi sauter bien haut par dessus la haie d’un amour qui se laisserait mesurer… Pour mieux s’y prendre les pieds aujourd’hui. T’as envie de la secouer, de la forcer à te regarder, comme si la violence pouvait te la rendre. Mais fais pas de scène, il est 23h45, on est toujours cette putain de Saint-Valentin. Demain tu pourras arrêter de faire semblant et reprendre ta misérable existence en pilotage automatique. Paie l’addition, lève-toi, mets-lui son manteau et prends-lui la main. Tiens, t’as hésité une seconde. Tu la trouves belle ce soir ? C’est vrai. Tu penses qu’Elle a juste fait un effort pour l’occasion alors qu’Elle n’a jamais cessé de l’être, t’as simplement pas su le voir. Mais rassure-toi, Elle sera jamais aussi belle que quand Elle t’aura quitté…

theend

19 thoughts on “Inférieur à trois…”

  1. Belle écriture.

    "T’as focalisé sur la destination, t’as pas profité du voyage."

    Magnifiquement dit, j'aime beaucoup.

  2. putain voilà maintenant que tu me fais chialer c'est malin mon rimmel vient de couler !!!!!! :S ... pfff .. d'autant que (coïncidence ? hasard ? hasards ou coïncidences (un de mes Lelouch préféré - on revient sans cesse aux références cinématographiques) hier j'ai signé aussi le clap de fin de ma seule vraie et grande histoire d'amour et ton texte remue beaucoup de choses en moi et y trouve des résonances ...

  3. @Morgane : merci beaucoup !

    @Lara : j'en suis navré. Mais je pense sincèrement que c'est une chance d'en avoir connu une vraie, grande et belle, même interrompue et d'en souffrir plutôt que de la chercher toute sa vie.

  4. Il vaut mieux souffrir d'avoir aimé que ne jamais connaître l'amour, je suis bien d'accord !

  5. ca commence si bien....."vivre dans le même monde que l'autre"
    périple périlleux que la vie ....
    que la vie nous fait vibrer et puis non finalement c'est pas pour cette fois,tant pis le prince reviendra dans le corps d'un autre et surtout ...enfin non je m'éloigne!!!!
    mais si le grand amour existe et je crois que je l'ai trouvée!!héhé

  6. Je trouve ce texte très beau. Les choix stylistiques rendent bien compte du côté désabusé du personnage. Par contre, je ne comprends pas le choix du titre : "inférieur à trois..." ?

  7. Merci Marjolaine. Inférieur à trois car c'est la combinaison de symboles de l'émoticône qui représente le cœur : <3

  8. J'aurais eu beau me torturer les méninges, je n'aurais jamais trouvé toute seule !

  9. Très joli texte... quelle justesse dans les mots, les émotions...
    Cela fait plusieurs fois que je le relis et à chaque fois le même plaisir alors... Merci ;-)

  10. J'allais dire hier, mais wouf ! il est 2 h du mat et c'est lundi... alors je recommence.
    Avant hier, j'étais assise dans un fauteuil confortable chez un opticien, et j'attendais mon fils qui passait des examens dans une pièce au fond du magasin, j'ai eu environ 20 minutes de rêverie pour moi toute seule et je voyais un couple, elle grande mince blonde, le visage très bienveillant, son ventre très arrondi par un bébé à venir, lui, visage jovial, moins grand qu'elle, ils faisaient des essais de lunettes en se baladant chacun de leur côté, ou alors elle se reposait dans un fauteuil et lui continuait sa quête .... ce qui faisait plaisir à voir, c'était les regards qu'ils s'envoyaient, les sourires, de part et d'autre de la grande boutique, comme si des <3<3<3<3<3<3<3 volaient partout par dessus tout le monde... j'avais peur que quelqu'un s'aperçoive de ce que je ressentais pendant ces 20 minutes, j'avais l'impression de voir une comédie romantique en plein tournage, et j'étais bel et bien spectatrice....
    pour moi, c'est ça que devrait être la St Valentin, de l'amour tout simple, tous les jours, pour tous si possible, alors St Valentin, si tu existes et si tu nous regardes, n'oublie personne svp

  11. Merci pour ce texte... J'admire ton style et ta franchise. Un vrai travail d'écrivain!
    L'amour une source intarissable!!

    Benoît G.

  12. Merci à vous, je regrette un peu moins d'avoir sacrifié une partie de ma nuit du 13 au 14 février à l'écriture de ce billet :)))

  13. Simplement deux mots: bravo Julien!
    Magnifique texte, tu as vraiment un talent pour l'écriture que tu devrais exploiter, plus qu'au travers de petits billets pour un blog! Pourquoi ne pas te lancer dans l'écriture d'un roman?
    Pour conclure une petite citation qui irait bien avec ton texte "On tombe amoureux; et comme toujours, quand on tombe, on se fait mal." François Weyergans
    Laurie

  14. Merci Laurie, c'est dans un coin de ma tête ! Ta citation me rappelle 'Je suis de celles' de Bénabar : "Certaines tombent amoureuses, c'est pur, ça les élève ; moi j'tombais amoureuse comme on tombe d'une chaise"

  15. Et bien si tu l'écris, je serais une de tes premières lectrices ^^
    Sinon jolie citation, j'adore Bénabar, un artiste avec des mots très touchants!

  16. superbe ! tellement triste mais tellement vrai...
    Très beau texte, j'adore !
    Julien, t'es un mec bien !
    biz
    Nad.

  17. le sourire aux lèvres en lisant ce billet.... tellement vrai!

    très jolie plume... histoire vécue?? lol

    je continue ma découverte... c'est trop bon...

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